Démos : des orchestres pour lutter contre les inégalités

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Permettre à des enfants issus de quartiers relevant de la Politique de la Ville ou de zones de revitalisation rurales – insuffisamment dotées en institutions culturelles – d’apprendre la musique au sein d’un orchestre, telle est la vocation de Démos. Initié par la Philharmonie de Paris, le projet fête cette année ses 10 ans.

Vous souvenez-vous de ce film tiré d’une histoire vraie dans lequel Meryl Streep interprète une professeure de violon passionnée qui enseigne à des enfants de Harlem ? D’abord réticents, ces derniers réalisent des progrès spectaculaires jusqu’à donner un concert à Carnegie Hall aux côtés du grand violoniste Isaac Stern. Le long-métrage est pétri de bons sentiments, certes, mais l’ambition du personnage rejoint celle de Démos : permettre à des enfants qui n’auraient probablement jamais touché un instrument de découvrir la musique classique et de s’épanouir en jouant tous ensemble.

Inspiré d’initiatives étrangères telles que El Sistema, créé au Venezuela en 1975 et qui touche aujourd’hui 250 000 enfants, Démos (Dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale) vise à favoriser l’accès à la musique classique de publics qui en sont éloignés pour des raisons économiques, sociales ou culturelles. Initié par la Philharmonie de Paris, ce projet de démocratisation offre à des enfants de 7 à 12 ans la possibilité de suivre un apprentissage gratuit durant 3 ans à travers la pratique orchestrale.

Démos a vu le jour en 2010. Le dispositif a tout d’abord été expérimenté en Ile-de-France, puis dans l’Isère et dans l’Aisne, avant d’être étendu à l’ensemble du territoire en 2015. Il concerne aujourd’hui 4 000 enfants réunis dans plus de 40 orchestres, et l’objectif est d’atteindre 60 orchestres à horizon 2022. La Philharmonie de Paris coordonne le projet au niveau national, et la gestion opérationnelle en région est assurée par des structures locales dans une logique de co-construction.

Une pédagogie musicale innovante

Le projet Démos repose sur une pédagogie musicale innovante basée sur la pratique collective et l’oralité. De petits groupes de 15 élèves constitués par famille d’instruments se réunissent en moyenne quatre heures par semaine en dehors du temps scolaire. Environ une fois par mois, ils se retrouvent en « tutti », c’est à dire en formation symphonique – soit près d’une centaine d’élèves – pour préparer le grand concert de fin d’année sous la direction d’un chef d’orchestre.

La pratique collective est à la base du projet. Lors des premiers cours, les élèves sont initiés au chant et à la danse afin de se familiariser avec le rythme et la musicalité à travers l’approche corporelle. Au bout d’un mois, ils prennent possession de leur instrument et, sans même savoir déchiffrer les notes, commencent à l’apprivoiser grâce à un travail d’écoute, d’imitation et de mémorisation.
L’apprentissage de la lecture musicale – savoir déchiffrer et utiliser une partition – n’est introduit que lors de la deuxième année au cours de laquelle les musiciens en herbe s’approprient davantage l’instrument et stimulent leur créativité à travers l’improvisation. Des concerts, visites de musées ou d’ateliers de lutherie complètent la formation pratique afin de permettre aux enfants d’approfondir leur culture musicale.
La troisième et dernière année est l’occasion d’élargir le répertoire en présentant aux élèves des œuvres et des registres diverses et complémentaires. Ils étudient plus particulièrement deux pièces, l’une classique, l’autre contemporaine, qu’ils présenteront lors du concert final. Cette dernière année vise également à préparer ceux qui le souhaitent à la poursuite de la musique dans des structures partenaires en leur offrant un suivi personnalisé.

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Au fil de ces trois années, les élèves sont encouragés à s’approprier un patrimoine encore souvent considéré comme l’apanage d’une élite. Comme l’explique Lilian Thuram, parrain du projet : « Les gamins des banlieues sont conditionnés dès leur plus jeune âge. Pour eux, la musique classique est un corps étranger, un truc inaccessible ». Démos leur permet « d’ouvrir [leurs] horizons » en cassant les clivages, et en montrant aux familles que les conservatoires sont ouverts à tous.

Plus stimulante et motivante, l’approche collective permet par ailleurs d’apprendre le vivre ensemble et de générer du lien social. L’orchestre est le lieu où l’harmonie dépend de l’écoute des autres, où chacun a sa place et qui génère un sentiment d’appartenance. La mixité sociale y est célébrée, les enfants étant issus de quartiers populaires et de zones rurales dans tout ce qu’ils comportent de diversité. Cette diversité au sens large est d’ailleurs l’un des principaux critères de sélection des élèves au moment de la constitution des orchestres, aussi bien sur le plan des origines sociales et ethniques que du niveau scolaire. Outre l’apprentissage de la musique, Démos offre aux élèves un apprentissage citoyen à travers une expérience orchestrale. Comme l’explique Gilles Delebarre, directeur délégué du projet, « Démos place dans les Arts un rôle de développement de la citoyenneté ».

Un partage des rôles entre musiciens et travailleurs sociaux

L’une des autres particularités du projet Démos réside dans le fait qu’il associe étroitement musiciens et travailleurs sociaux. Cette coopération inédite entre professionnels du champ social et de la culture se traduit directement sur le terrain : chaque groupe d’élèves est encadré par deux musiciens – professeurs de conservatoire ou d’école de musique ou membres d’un orchestre – et un travailleur social, qu’il soit animateur socioculturel, éducateur spécialisé ou psychologue. Quand les premiers sont chargés de la pratique artistique, le dernier fait le relais avec la famille et le quartier, veille au bon comportement, au soin des instruments et à l’assiduité. Ce partage des compétences fait la spécificité même du projet, comme l’explique Gilles Delebarre : « Si les catégories de populations ayant accès à la musique sont restées quasiment les mêmes en 40 ans de politique de démocratisation culturelle, c’est peut-être parce que ces dernières ont été portées uniquement par les professionnels de la culture. Avec Démos, nous voulions associer le champ social pour espérer produire plus d’inclusion ».

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Des partenariats ont été noués avec les institutions sociales (CAF, centres sociaux, programmes de réussite éducative etc.) et les communes. Du côté des musiciens, ce dispositif expérimental vise à impulser de nouvelles dynamiques dans le champ artistique et culturel tout en encourageant la démocratisation. Les professeurs engagés au sein du projet évoquent le côté innovant de l’enseignement, ils ont le sentiment d’être plus libres qu’au sein des conservatoires et se disent séduits par la joie des familles et des enfants. La diversité des parcours et vies professionnelles des intervenants musiciens comme des acteurs sociaux est synonyme de richesse et d’ouverture.

Impacts éducatifs et sociaux

Démos accorde depuis ses origines une place centrale à l’évaluation. Le dispositif fait l’objet de nombreuses recherches pour mesurer son impact et questionner sa démarche et ses objectifs.

D’un point de vue purement musical, Démos est un succès : 50 % des enfants qui ont participé au programme décident de continuer la musique au sein d’une école ou d’un conservatoire au terme des trois ans. Démos fait don des instruments à ces élèves, et travaille à la mise en place d’accords avec des structures partenaires afin de leur permettre de poursuivre une scolarité musicale parfois coûteuse pour les familles.

L’un des objectifs de Démos est d’inscrire les enfants dans une logique d’apprentissage pérenne en leur inculquant l’assiduité, la rigueur et l’attention. Les indicateurs soulignent l’influence de la musique sur le développement neurocognitif des élèves : hausse de la concentration, meilleure précision dans la lecture, envie d’apprendre, goût de l’effort, persévérance… Ils montrent en outre une évolution positive de la confiance en soi, de l’attention portée aux autres qui se traduit par davantage d’écoute et d’entraide, et de la capacité à travailler en groupe. Les recherches concluent que la motivation de l’enfant pour la pratique musicale se construit fortement sur ses compétences sociales, renforçant le bien-fondé d’un enseignement collectif. L’orchestre est résolument le lieu d’apprentissage du vivre ensemble et des responsabilités.

En permettant aux élèves de découvrir un univers musical jusqu’alors méconnu, Démos élargit leurs choix de parcours de vie. Une étude est en cours auprès d’enfants qui ont participé au programme à ses origines, entre 2010 et 2012, afin de déterminer les effets de l’apprentissage de la musique sur leurs opportunités, leurs choix et leur trajectoire sociale et professionnelle.

Et demain ?

Depuis dix ans, Démos combat le déterminisme social et prouve que la musique est résolument un art qui rassemble. L’orchestre est une école de la confiance qui fait grandir les enfants tant sur le plan scolaire que social et leur ouvre le champs des possibles. A travers l’enseignement musical, le projet charrie de nombreux enjeux en termes de dynamique territoriale, d’intégration sociale, d’éducation artistique et d’accès à la culture. Démos souhaite aujourd’hui poursuivre son développement en créant de nouveaux orchestres sur tout le territoire. A cette fin, la Philharmonie de Paris a lancé une campagne de financement participatif sur le site KissKissBankBank.

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