Bibliothérapie : le soin par les livres

Bibliothérapie soin par les livres

Imaginez un médecin qui, en lieu et place de médicaments, vous prescrirait… des livres ! Cela semble incongru, et pourtant. Timidité, stress, anxiété, phobies, autant de maux qui peuvent être soulagés par les mots. Cette pratique porte un nom, la bibliothérapie.

Des livres pour soigner les maux

Croyez-vous au pouvoir des livres ? Vous arrive-t-il de vous réfugier dans la lecture à la recherche de réponses ou de réconfort ? Avez-vous déjà lu un ouvrage qui a changé votre vie ?

L’idée selon laquelle la lecture posséderait des vertus thérapeutiques n’est pas nouvelle. Elle trouverait ses origines dans la Grèce Antique, comme en témoigne l’inscription « La poitrine médicinale de l’âme » sur le fronton de la bibliothèque de Thèbes. Plus proche de nous, Freud se serait appuyé sur la littérature au cours de ses séances. En 1905, dans une préface intitulée Sur la lecture, Proust écrit : « Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte de discipline curative et être chargée par des incitations répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans la vie de l’esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle analogique à celui des psychothérapeutes auprès de certains neurasthéniques ».

C’est aux Etats-Unis, plus précisément en Alabama, qu’ont eu lieu les premières expériences de bibliothérapie. A partir de 1916, Sadie Peterson Delaney, bibliothécaire en chef d’un hôpital pour anciens combattants, eut recours aux livres pour apaiser les troubles post-traumatiques dont souffraient les soldats qui revenaient du front. Par la suite, les expériences se sont multipliées aux Etats-Unis et en Europe, mais il s’agissait d’initiatives locales et la pratique n’a jamais été généralisée.

Qu’est-ce au juste que la bibliothérapie ? En 1961, le dictionnaire américain Webster International la définit comme « l’utilisation d’un ensemble de lectures sélectionnées en tant qu’outils thérapeutiques en médecine et en psychiatrie », un « moyen pour résoudre des problèmes personnels par l’intermédiaire d’une lecture dirigée ». Les livres offriraient ainsi à chaque individu la possibilité de faire de la lecture un acte conscient et un outil de développement personnel.

La bibliothérapie repose sur le postulat que la lecture est à même d’apaiser des troubles psychologiques légers à modérés tels que l’anxiété, la dépression, les phobies, les insomnies ou le manque d’estime de soi. (Attention, je n’affirme en aucun cas que la lecture est capable de se substituer aux traitements médicamenteux et à la psychothérapie pour guérir des formes sévères de dépression).
On distingue trois types d’ouvrages :
– Les ouvrages de psychologie grand public, qui visent à développer la connaissance de soi et accordent une large place à l’introspection et aux témoignages.
– Les livres d’auto-traitement ou « self-help books » qui se présentent sous la forme de méthodes et offrent des conseils directs pour résoudre un problème précis.
– Les ouvrages de fiction (romans, BD, poésie…) Ici pas d’intention de soin de la part de l’auteur, mais les mots ont un effet bénéfique sur le lecteur.

Bibliothérapie, le soin par les livres

Lire pour aller mieux

La lecture aurait-elle donc des pouvoirs magiques ? Lire c’est entendre l’écho de ses propres questions, trouver des réponses et apaiser ses émotions. Les mots sont créateurs de sens. Pour Bertrand Robin, psychologue clinicien, « l’acte d’interprétation inhérent à la lecture est en soi une thérapie« . La lecture ouvre à de nouvelles pensées, de nouveaux actes, elle invente de nouveaux mondes. Par appropriation et projection, le lecteur peut se sécuriser, embrasser des alternatives à la réalité, développer un sentiment d’appartenance, s’ouvrir à d’autres cultures.

L’un des principaux effets de la lecture est de susciter des émotions telles que l’empathie, l’altruisme ou la compassion qui ont un impact positif sur notre santé émotionnelle. En permettant au patient de se projeter et s’identifier, le récit lui montre qu’il n’est pas tout seul. Il lui donne le sentiment que l’autre traverse les mêmes choses que lui, ce qui génère un sentiment de réconfort. Mis en position de sujet, l’individu prend de la hauteur vis-à-vis de son histoire.

Lire c’est s’échapper de notre quotidien, mettre de côté nos préoccupations et nos problèmes, nous permettre de déconnecter de nos peurs et de nos inquiétudes. Dans une étude menée à l’université du Sussex en 2009, le neuropsychologue David Lewis estime que la lecture permet de réduire le stress de 68%. Pour cela, inutile de lire des heures : les chercheurs ont constaté que la tension des muscles et les battements du cœur se relâchaient au bout de seulement 6 minutes de lecture. « Se perdre dans un livre est la relaxation ultime. Peu importe le livre que vous choisissez, en vous laissant absorber par lui, vous échappez à vos soucis et au monde réel qui peut être source de stress » conclut David Lewis.

« La lumière est dans le livre. Ouvrez le livre tout grand.
Laissez-le rayonner, laissez le faire »
Victor Hugo,
discours d’ouverture du Congrès littéraire de 1878

On pourrait reprocher à la lecture ce risque de se couper du monde, de s’enfermer dans un univers imaginaire et fantasmé pour ne pas avoir à affronter la réalité. Les livres ne doivent pas être un refuge ni générer un repli sur soi. En suscitant à la fois l’évasion et l’introspection, ils permettent au contraire au patient d’y puiser des ressources, de mobiliser l’énergie nécessaire pour aller de l’avant et passer à l’action. L’imagerie médicale montre d’ailleurs que lorsqu’on lit à propos d’une expérience, on active la même région du cerveau que si on la vivait nous-mêmes. Ces conclusions renforcent l’idée que la lecture nous donne des clés nous permettant d’impulser un changement. C’est ce qu’affirme Marc-Alain Ouaknin, qui publia Bibliothérapie. Lire c’est guérir dès 1994. L’auteur place l’acte même de lire au cœur du processus, avant même les personnages ou l’histoire. Il emploie à ce titre la jolie expression de « lire aux éclats », qui permet à chacun de « sortir de tout enfermement, de toute lassitude, pour s’inventer, vivre et renaître à chaque instant ».

Bibliothérapie, des mots pour soigner les maux

Bibliothérapie : des bouquins sur ordonnance

Apparue dans le secteur médical, la bibliothérapie s’est progressivement étendue au grand public, notamment grâce à Susan Elderkin et Ella Berthoud. Les deux femmes, qui se sont rencontrées à Cambridge, ont créé en 2008 la « bibliotherapy clinic » au sein de la School of Life, fondée à Londres par un autre de leurs camarades de promo, l’écrivain et philosophe suisse Alain de Botton. « A notre connaissance, la bibliothérapie n’existait pas sous cette forme à l’époque explique Ella Berthoud. La bibliothérapie, si elle existait tout court, concernait avant tout le domaine médical, se concentrant principalement sur les livres « self-help ». Nous étions pour notre part convaincues des pouvoirs de la fiction ». Depuis, les deux femmes ont formé tout un réseau de bibliothérapeutes qui s’étend désormais de New-York à Melbourne.

En 2013, une étude de l’université de Glasgow a affirmé que la lecture de livres de développement personnel faisait davantage diminuer le nombre de personnes en dépression qu’une thérapie traditionnelle. La même année, la Reading Agency a lancé un programme permettant aux médecins généralistes de prescrire des livres et un abonnement à la bibliothèque locale. L’association britannique, qui encourage le développement de la lecture auprès des enfants comme des adultes, a établi une liste de 30 ouvrages pour apaiser des troubles tels que la dépression, l’hypocondrie ou l’anxiété. Une initiative soutenue par le ministère de la Santé.

« Je n’ai jamais eu de chagrin
qu’une heure de lecture n’ait dissipé »
Montesquieu

En France, les débuts sont timides et les bienfaits de la lecture sur la santé mentale ne sont pas encore reconnus comme peuvent l’être la musicothérapie ou l’art thérapie.  La première thèse scientifique consacrée au sujet montre toutefois que les praticiens semblent ouverts à la pratique : parmi la soixantaine de médecins interrogés par l’auteur, le Dr Pierre-André Bonnet, 80 % ignoraient le terme de bibliothérapie, mais 53 % avaient déjà conseillé un livre à un patient, et 73 % estimaient que la lecture pouvait être un bon outil de soin.

Si la bibliothérapie est enseignée au Canada, aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, il n’existe pas de diplôme officiel dans l’Hexagone. Quelques spécialistes comme Régine Détambel proposent toutefois des formations. La pratique peut être collective et s’inscrire dans des activités autour des mots tels que des ateliers de lecture ou d’écriture. Les praticiens proposent également des consultations individuelles.

Outre les personnes qui cherchent à apaiser un trouble précis, les professionnels observent qu’un épisode marquant tel qu’un deuil, une séparation ou une reconversion professionnelle constitue souvent l’élément déclencheur. Le patient sollicite alors le bibliothérapeute dans l’optique d’y voir plus clair et de trouver des réponses. La démarche débute généralement par un questionnaire en amont de la séance permettant au praticien d’encourager la personne qui vient le consulter à lui parler d’elle, de ses attentes mais aussi de son rapport à la littérature et de ses goûts en matière de lecture. Il établit ensuite une liste d’ouvrages personnalisée à même d’accompagner et de guider le patient dans son cheminement.

Et si les livres avaient le pouvoir d’apaiser nos chagrins, soigner nos blessures et nous donner des clés pour avancer ? Si les mots, les histoires, les personnages étaient autant de médicaments pour l’âme ? Pour Jules Renard, « Chacune de nos lectures laisse une graine qui germe ». Croire au pouvoir des livres, c’est semer de petites graines pour nous aider à avancer plus sereinement sur le chemin de la vie.

Petite bibliographie :
Bibliothérapie, 500 livres qui enchantent la vie / Tatiana Lenté et Héloïse Goy. Vous pouvez également consulter leur blog, Peanut Booker.
Les livres prennent soin de nous, pour une bibliothérapie créative / Régine Détambel
Ces livres qui nous font du bien / Christilla Pellé-Douël
Bibliothérapie. Lire, c’est guérir / Marc-Alain Ouakin

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