Agriculture urbaine : remettre la nature au cœur de la ville

Agriculture urbaine - Remettre la nature au cœur de la ville

Les villes sont confrontées à de grands défis environnementaux : dégradation de la qualité de l’air, déclin de la biodiversité du fait de l’artificialisation des sols, multiplication des îlots de chaleur… En parallèle, les consommateurs réclament une alimentation locale et de qualité, comme en témoigne l’essor du bio et des circuits courts. Alors que toits et friches se muent en potagers, l’agriculture urbaine est-elle à même d’apporter des éléments de réponse ? A Versailles, la Ferme Nature & Découvertes se veut tout autant un lieu de production que d’inspiration pour les citadins.

Une micro-ferme sur les terres du Roi Soleil

Nous passons la grande porte métallique et l’odeur de la menthe fraîche vient nous chatouiller les narines à travers le masque. Bienvenue à la Ferme Nature & Découvertes, implantée depuis 2019 sur une ancienne friche située dans le quartier des Chantiers à Versailles. Chapeau de paille vissé sur la tête, Gilles Degroote nous fait découvrir ce lieu historique où se mêlent tradition et innovation.

Pendant près de quinze ans, Gilles a conseillé les entreprises sur la transition écologique. Désireux de se reconnecter à la nature et au vivant que, de son propre aveu, il côtoyait finalement assez peu dans le cadre professionnel, il se forme à la permaculture et au maraîchage bio pour développer des projets d’agriculture urbaine. Il fait alors la connaissance de François Lemarchand, fondateur de Nature & Découvertes. L’entreprise est en train de faire construire son nouveau siège social écologiquement responsable à Versailles, et l’entrepreneur visionnaire rêve d’y associer une ferme urbaine pour remettre l’agriculture au cœur de la ville et inspirer les citadins.

Nous slalomons entre les allées où se côtoient légumes, fruits, aromates et légumineuses dans un joyeux fouillis savamment orchestré. On est loin du Château de Versailles avec ses topiaires et ses allées tracées au cordeau, et pourtant…. Nous nous trouvons bien sur les terres du Roi Soleil, plus précisément à l’emplacement de deux anciens bassins conçus dans les années 1680 par Gobert, intendant de Louis XIV, pour collecter les eaux du plateau de Saclay afin d’irriguer le potager du roi. Raboté par l’expansion du quartier, et notamment par la construction de voies de chemin de fer, le site était en friche depuis le début des années 2000. Convaincue du sens de ce projet, Nature & Découvertes signe une concession de 15 ans avec le domaine de Versailles et en confie la réalisation à Gilles Degroote. Tout est à inventer.

Un an de travaux seront nécessaires pour que la micro-ferme voie le jour. S’étendant sur près de 1000 m2, celle-ci se veut à la fois :
– un lieu de production agricole avec la vente de paniers de fruits et légumes bio
– un lieu d’inspiration, de transmission des savoir-faire, de curiosité et de partage
– un lieu d’expérimentation de l’agriculture urbaine et d’innovation

S’inspirer de la nature

La ferme a été conçue en permaculture, une approche visant à créer des écosystèmes durables et productifs en s’inspirant de la nature. Parmi les principes clés ayant guidé le projet : la nature fonctionne de matière résiliente et autonome, elle n’utilise que des ressources locales, elle est riche en diversité et en biodiversité.

La terre qui a servi à combler partiellement le bassin provient ainsi des travaux d’aménagement du plateau de Saclay. L’exploitation n’utilise aucun engrais ni produit chimique, et le sol est nourri par des matières organiques. Le compost est composé de déchets verts provenant de la Ferme et de la ville de Versailles. Les toilettes sèches, la biomasse de la Ferme ainsi que les déchets organiques du siège de Nature & Découvertes sont également compostés et réintégrés à la terre. Le paillis est enrichi du marc mycéliumisé d’environ 400 000 tasses de café fourni par une société d’insertion.

Le terrain est équipé de deux bassins de récupération d’eau de pluie avec pompes qui permettent d’irriguer les cultures. La « cabane », qui accueille les formations et les séminaires d’entreprises, est chauffée grâce à un poêle de masse fonctionnant avec les déchets du chantier du siège de Nature & Découvertes. Le bois proviendra, à terme, de forêts gérées durablement.

Les cultures s’effectuent sur planches permanentes, des bandes de terre non labourées, ainsi que sur des buttes permettant de créer des micro-climats et d’augmenter la surface cultivée. Les techniques sont inspirées des maraîchers parisiens du XIXème siècle, eux-mêmes héritiers de la Quintinie, célèbre jardinier du Roi Soleil.

A l’image de ce que l’on observe dans la nature, les variétés sont associées pour optimiser l’espace et créer des synergies. Ici, les « trois sœurs » – courgettes, maïs et haricots – poussent côte à côte, là les œillets d’Inde, la sauge et l’armoise permettent de lutter contre les ravageurs, tandis que la consoude puise la potasse du sol pour la restituer aux autres végétaux. L’un des principes de la permaculture, capitaliser sur les forces d’un système, est mis en application avec les plants de tomates alignés le long d’un mur, leur garantissant ainsi davantage de chaleur.

permaculture capitaliser sur les forces système
L’un des principes de la permaculture : capitaliser sur les forces d’un système


La faune est partie prenante de cet écosystème : une ruche trône au centre de la ferme, tandis que les poules désherbent, fertilisent et assainissent le sol. Constamment nourri de matière organique vivante, ce dernier abrite une micro-faune abondante.

L’agriculture urbaine pour nourrir les villes ?

L’agriculture urbaine serait pratiquée par 800 millions de personnes dans le monde. Les possibilités semblent infinies tant les espaces laissés vacants sont nombreux : friches, toits, terrasses, jardins voire même caves, parkings ou containers grâce à l’utilisation de LED en alternative au soleil. Les techniques sont multiples, que ce soit en pleine terre ou hors sol, en hydroponie, aéroponie etc. Dans une note intitulée L’agriculture urbaine : un outil déterminant pour des villes durables, le CESE (Conseil économique, social et environnemental) estime ainsi qu’il « est plus adapté de parler d’agricultures urbaines au pluriel tant sont multiples les formes revêtues […] et les finalités visées ».

Dans la capitale, une exploitation installée sur le toit d’un des halls du parc des Expositions ambitionne de devenir la plus grande ferme urbaine sur toit d’Europe d’ici deux ans, avec une surface totale de 14 000 m2. Selon la FAO (organisation des Nations Unies pour l’alimentation et la culture), les jardins potagers installés en ville peuvent être jusqu’à quinze fois plus productifs que les exploitations en zones rurales, une superficie d’1m2 pouvant fournir jusqu’à 20 kg de nourriture par an.

potager micro-ferme Nature et Découvertes
Le potager de la micro-ferme Nature et Découvertes

Est-ce à dire que les villes du futur seront auto-suffisantes ? Loin de là ! Les études scientifiques estiment que l’agriculture urbaine pourrait nourrir jusqu’à 10 % de la population. Christine Aubry, chercheuse à l’Inra, étudie depuis six ans la récolte des 600 m2 de cultures posés sur le toit de l’école AgroParisTech. Si le rendement est bon, cette dernière a calculé que, même en extrapolant aux 80 hectares de toitures parisiennes que l’on pourrait utiliser, on ne couvrirait que 6 % de la consommation parisienne de fruits et légumes.

Si la fonction nourricière demeure insuffisante, l’agriculture urbaine apporte des réponses à des enjeux à la fois sociaux, environnementaux, économiques et territoriaux.

L’agriculture urbaine, maillon de la transition agro-écologique

Produire dans les villes présente de nombreux bénéfices en termes environnementaux :
– La végétalisation de la ville permet de limiter la pollution grâce à l’absorption des particules fines et la séquestration du carbone. Agissant comme de petites oasis urbaines, les potagers atténuent les effets des îlots de chaleur, une fonction indispensable compte-tenu de la multiplication des épisodes de canicule.

– L’agriculture urbaine limite l’artificialisation des sols. En permettant une rétention accrue des eaux pluviales, elle diminue les risques d’inondations.

– Il s’agit globalement d’une agriculture moins polluante, car mettant en oeuvre des modes de production durables ayant recours à moins d’engrais. Elle participe au maintien de la biodiversité, notamment en accueillant des insectes pollinisateurs.

– Offrant une consommation locale, l’agriculture urbaine restaure la saisonnalité des produits et permet de réduire l’émission de gaz à effet de serre liés au transport des marchandises. Petit bémol toutefois pour certaines exploitations ayant recours à des technologies très énergivores, d’où l’importance de privilégier des structures visant la circularité.

– L’agriculture urbaine peut favoriser la production d’énergies vertes grâce à l’utilisation de la biomasse, par le biais de la méthanisation par exemple.

– Enfin, l’agriculture urbaine permet le recyclage des déchets organiques produits par les citadins qui peuvent être transformés en compost et venir nourrir et fertiliser les sols.

Reconnecter les citadins à la nature

Outre les bénéfices environnementaux, l’agriculture urbaine permet de répondre à des enjeux sociaux. Elle constitue ainsi un formidable moyen d’amener les citadins à se reconnecter à la nature et de les aider à se réapproprier leur alimentation.

Ferme urbaine permaculture
Ferme Nature et Découvertes : associer culture, démonstration et pédagogie


Dans sa note, le Cese observe que l’agriculture urbaine « se caractérise par la diversité de ses fonctions dont certaines peuvent relever de l’intérêt général », combinant par exemple production alimentaire, finalité sociale, environnementale et pédagogique.

La Ferme Nature & Découvertes est le parfait exemple de ces exploitations hybrides associant culture, démonstration et pédagogie. Elle organise des ateliers pour sensibiliser les plus jeunes au cycle des saisons, au bon usage des ressources et aux principes d’une alimentation durable afin de « faire de chaque foyer un maillon de la transition écologique ». Outre les visites de l’exploitation, Gilles Degroote et son équipe proposent des formations à la permaculture et au maraîchage bio afin d’accompagner ceux qui souhaitent passer à l’action.

La relocalisation de la production met en lumière l’indispensable travail de l’agriculteur. La vente de paniers de fruits et légumes promeut les circuits courts et permet de retisser le lien entre consommateurs et producteurs. Sans tomber dans le cliché qui voudrait que les citadins ne voient vaches et cochons que lors de leur visite annuelle au Salon de l’Agriculture, force est de reconnaître que notre proximité avec le Vivant s’est distendue au fil des années. Face aux dérives de l’agriculture intensive, l‘autonomie alimentaire et le maintien des savoirs constituent aujourd’hui des enjeux essentiels. Fers de lance d’une culture raisonnée, les exploitants engagés dans ce travail pédagogique incarnent une agriculture militante qui redonne à la nature sa juste place.

Cultiver le lien

Ce mouvement de réappropriation de notre alimentation ne pourra se faire que collectivement. Créée en 2015, l’association SAUGE (Société d’Agriculture Urbaine Généreuse et Engagée) milite pour amener les citadins à « mettre les mains dans la terre ». Outre la Ferme de la Prairie du Canal implantée le long du canal de l’Ourcq et la Ferme de l’Agronaute à Nantes, elle a créé 5 jardins partagés à Bobigny. Ces lieux sont conçus comme des espaces de rencontre et de partage où s’imaginent des solutions collectives en faveur de la transition agro-écologique. Ils favorisent le rapprochement entre habitants en encourageant le « faire et vivre ensemble ».

micro-ferme urbaine nature et découvertes
Une ferme urbaine en permaculture au cœur de Versailles


Les projets agricoles visant à créer du lien se multiplient dans l’espace urbain. Dans l’ancienne capitale des Gaules, le bailleur Grand Lyon Habitat a mis à disposition un terrain de 1400 m2 situé aux pieds de logements sociaux afin de le transformer en un centre de permaculture urbaine. Celui-ci comprendra notamment un potager partagé à destination des habitants.

Dans un article de Métropolitiques, le chercheur Antoine Lagneau salue le développement de ces jardins collectifs qui mêlent les générations et les catégories sociales. Hérités des jardins ouvriers, ces derniers contribuent à l’autodétermination alimentaire tout en étant vecteurs de lien. Ainsi, « Au moment où les urbains cherchent à se réapproprier leur alimentation et expriment le besoin de se reconnecter à la terre, les jardins familiaux constituent une fabuleuse opportunité de concilier ces demandes ».

Les potagers urbains font de l’habitant un acteur du système alimentaire en lui permettant de choisir ce qu’il consomme. S’ils ne permettent pas d’atteindre l’autosuffisance, ils s’inscrivent dans un mouvement « visant à préserver et à développer une agriculture urbaine sociale, collective et territoriale qui inclue de nouveaux rapports entre l’humain et le vivant non humain ».


Outil de reconquête de nos assiettes et de reconnexion à la nature et au vivant, l’agriculture urbaine fait des métropoles des acteurs à part entière de l’alimentation de demain et s’inscrit au cœur de la stratégie pour des villes durables.




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