Education : comment conjuguer le féminisme au masculin ?

Education antisexiste égalité des genres


#Metoo, féminicides, écarts de salaire, sexisme, charge mentale… autant de termes qui nous rappellent chaque jour que le chemin vers l’égalité femmes-hommes est encore long. Une grande attention est portée à l’éducation des petites filles afin de les encourager à suivre leurs rêves et à lutter contre les inégalités, mais qu’en est-il des garçons ? Comment les élever afin de faire d’eux des hommes épanouis qui dépasseront les injonctions sexistes et s’opposeront aux stéréotypes de
genre ? Voici quelques pistes.

Je me suis faite rare sur le blog ces derniers temps. La raison de mon silence porte le doux nom de Rose et elle a tout juste trois mois. Lorsque j’ai appris que j’allais avoir une fille, je me suis interrogée : Ferais-je, inconsciemment, des différences entre elle et son frère ? Malgré notre volonté d’élever filles et garçons de manière égalitaire, difficile en effet d’échapper aux biais sexistes. Cela s’observe dès la naissance : on dira d’un petit garçon qu’il est « costaud comme papa » quand les petites filles seront qualifiées de « mignonnes ». Quelques années plus tard, on attendra des premiers qu’ils soient « courageux » et ne pleurent pas, quand on demandera à leurs sœurs d’être douces et sages.

Mieux appréhender ses émotions

Comment élever un fils féministe ? La journaliste du New York Times Clair Cain Miller a posé la question à des neuroscientifiques, économistes ou encore psychologues. Parmi leurs réponses : laissez-le pleurer.

A la naissance, les bébés garçons pleurent autant que les filles. Pourtant, les discours se font plus fermes envers les premiers. « Arrête de pleurer ». « Ne fais pas ta fillette ». « Sois un homme ». Laisser nos garçons pleurer sans les juger, c’est leur faire comprendre qu’ils ont le droit d’être vulnérables. C’est aller à l’encontre des préjugés qui voudraient qu’il y ait un « sexe fort » et un « sexe faible. »

On a tendance à associer des traits de personnalité au genre : côté féminin, on valorise l’expression des émotions avec un rapport horizontal à autrui. Les hommes auraient un rapport aux autres plus vertical, davantage axé sur la compétition, la domination, l’individualisme. A l’heure où l’on accorde de plus en plus d’importance à l’intelligence émotionnelle, aidons nos garçons à se reconnecter à leurs émotions en leur apprenant à les reconnaître, à mettre des mots dessus et à ne pas en avoir peur. Valorisons des notions comme l’empathie, la compassion et le partage. Encourageons-les à prendre soin des autres, en s’occupant par exemple d’un petit-frère ou d’un animal de compagnie, et nous en ferons des êtres plus attentionnés et respectueux de ceux qui les entourent.

Garçon se reconnecter à ses émotions
Lutter contre les stéréotypes de genre en permettant aux garçons de se reconnecter à leurs émotions

Rose pour les filles, bleu pour les garçons. Quand le marketing nous conditionne

Les vêtements sont, avec les jouets, les exemples les plus fragrants de la segmentation entre les genres. Même si les choses sont doucement en train de changer, il suffit d’ouvrir un catalogue de jouets pour s’en rendre compte : rose pour les filles, bleu pour les garçons. Merci le marketing genré ! La logique est simple : plus l’on segmente, plus l’on vend. Les futurs parents attendent avec impatience de connaître le sexe du bébé pour lui acheter des vêtements et aménager sa chambre. Ils offrent un vélo bleu à leur fils, puis un rose à la petite sœur quelques années plus tard.

Savez-vous qu’au Moyen-Âge le rose était réservé aux hommes ? Eh oui, ce rouge clair rappelant le sang symbolisait la force et la virilité. A l’inverse, le bleu était synonyme de douceur et de pureté. Il suffit de jeter un œil aux peintures représentant la Vierge Marie pour s’en convaincre.

En parlant de peintures, avez-vous déjà remarqué qu’il est impossible de déterminer le sexe des enfants sur la plupart des tableaux ? Dans son ouvrage intitulé Pink and Blue: Telling the Girls From the Boys in America (non traduit en français), l’historienne américaine Jo B. Paoletti explique que les petits garçons portaient des robes jusqu’à 6 ou 7 ans, âge de leur première coupe de cheveux. Des publications des années 1920 et 1930 recommandaient d’habiller les garçons en rose et les filles en bleu. Ce n’est que dans les années 1940 que la situation s’est inversée, sans toutefois que cela ait de réel fondement.

Cette division filles/garçons relevant d’une pure invention marketing, il ne tient qu’à nous parents de nous y soustraire. Quand nos garçons choisissent du violet pour réaliser une peinture à l’école ou qu’ils nous réclament un tee-shirt rose, gardons-nous de leur répondre que c’est une couleur « de fille ».

Education antisexiste : les laisser être eux-mêmes

Loin d’être anecdotique, cette distinction permanente entre filles et garçons ne fait que nourrir les inégalités de genre. Pour Aurélia Blanc, auteur du manuel d’éducation antisexiste Tu seras un homme – féministe – mon fils, « la volonté de vouloir différencier à tout prix garçons et filles confine à l’absurde et conforte les stéréotypes sexistes ». En réservant la dînette et les poupées aux petites filles tandis que les garçons se voient offrir établis de bricolage et jeux de construction, on perpétue les rôles assignés à chacun depuis des générations. On inscrit dans l’esprit de nos enfants l’idée qu’il y aurait des tâches dévolues aux unes et aux autres. Aux filles le soin de s’occuper de la maison et des enfants, aux garçons les activités techniques et la réflexion.

Lutter contre les stéréotypes de genre
Lutte contre les stéréotypes de genre : laissons nos garçons être eux mêmes !

Pour permettre à nos garçons de s’épanouir et d’exploiter pleinement leur potentiel, laissons-les faire ce dont ils ont réellement envie, sans chercher à les orienter. Mon fils aime nous concocter des bons petits plats sur sa cuisinière, il s’arme de son balai les jours de ménage et promène son bébé – un de mes vieux poupons – dans sa petite poussette. Je ne lui ai pas offert ces jouets par militantisme, j’ai écouté ses envies et j’y ai répondu, sans préjugé.

En tant que parents, nous rechignons parfois à accéder aux demandes de nos garçons, non pas car nous y sommes opposés, mais car nous avons peur du regard de la société. On hésite à leur dire qu’il n’y a aucune honte à pleurer car on sait que les petits copains risquent de se moquer d’eux dans la cour de récréation. On refuse de leur acheter une poupée ou une dînette parce qu’on a peur de ce que les gens vont penser. Je me souviens des regards et des remarques le jour où mon fils a voulu emmener sa poussette à la boulangerie. « Un petit garçon avec une poussette, c’est pas banal ! » Doute-t-on de la virilité d’un homme qui promène son enfant dans ladite poussette ? Je mentirais en disant que je n’étais pas mal à l’aise. Mais j’estime que c’est notre rôle en tant que parents d’armer nos enfants face aux remarques désobligeantes auxquelles ils peuvent être confrontés, et de les soutenir en les encourageant à faire ce dont ils ont envie. C’est en combattant les stéréotypes à notre échelle que la société finira par changer.

Investir les domaines soi-disant féminins

Vous avez remarqué ? On accepte que nos filles jouent au foot ou deviennent ingénieures, mais c’est plus problématique quand nos fils veulent faire de la danse classique ou être sage-femme. « Mais c’est pour les filles ! » Derrière cette simple expression se cache le cœur du problème : en les décourageant d’avoir des intérêts dits féminins, on sous-entend que ces activités sont moins désirables, limite méprisables. Qu’ils peuvent faire mieux. Ce faisant, on envoie un message négatif aux garçons comme aux filles.

Billy Eliott aller à l'encontre des préjugés
Billy Eliott ou l’histoire d’un jeune garçon qui va à l’encontre des préjugés

Les rôles des femmes ne pourront évoluer que si ceux des hommes le peuvent aussi. Pour parvenir à l’égalité, il nous faut abolir la frontière entre activités féminines et masculines. On aura beau répéter aux petites filles qu’elles sont les égales des garçons en tout point, si leurs compagnons, leurs amis, leurs collègues, leurs managers n’en sont pas eux aussi convaincus, les freins demeureront. C’est bien beau de dire à nos filles qu’elles peuvent devenir astrophysicienne ou cheffe de chantier, encore faudrait-il enseigner à nos petits garçons qu’il n’y a pas de « métiers de femmes », et qu’être auxiliaire de puériculture ou père au foyer ne les rend pas moins importants. Encourageons nos garçons à croire en leurs rêves et à investir les univers dits féminins si c’est ce qu’ils souhaitent.

A l’école aussi les préjugés ont la vie dure. Les garçons seraient meilleurs en maths tandis que les filles s’épanouiraient davantage en littérature ou dans le secteur social. Ces stéréotypes ont beau être infondés scientifiquement, ils finissent par être intériorisés et par miner la confiance en eux de nos enfants. C’est ce que l’on appelle la menace du stéréotype : les filles vont intérioriser le préjugé selon lequel elles sont moins bonnes que les garçons en maths, à tel point que ce cliché va devenir la réalité. Ce phénomène s’observe tout particulièrement à l’adolescence, période de construction identitaire.

Dès lors, pourquoi ne pas proposer les mêmes activités et les mêmes jeux aux filles et aux garçons afin de favoriser la mixité ? Côtoyer des filles dans le cadre des loisirs aide à faire tomber les a priori, et les études montrent que moins les enfants sont coincés dans des stéréotypes sexistes, mieux ils réussissent à l’école. Dès lors qu’ils ont davantage de centres d’intérêt, ils se sentent légitimes dans un plus grand nombre de domaines et sont moins sujets à la menace du stéréotype.

Egalité des genres encourageons les amitiés filles-garçons
Egalité des genres : encourageons les amitiés filles-garçons

Partage des tâches et autonomie

« Tu as de la chance, il t’aide beaucoup ». C’est ce que me dit régulièrement ma mère à propos de mon mari. Oui c’est vrai, il y a encore des hommes scotchés au canapé, en cela je suppose qu’on peut dire que je suis « chanceuse ». J’ai épousé un féministe, pour qui le partage des tâches est, je le cite, « normal ». J’observe toutefois que la majorité de mes amis sont des compagnons et des pères présents, qui passent l’aspirateur et changent les couches, et, s’il reste du chemin à parcourir, je mesure l’écart qui nous sépare de la génération de nos parents.

Les enfants apprennent en nous regardant faire. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de jouets d’imitation. A nous parents, par nos actes, de montrer l’exemple. Les études révèlent que si le partage des tâches est plus équitable qu’hier, les femmes continuent d’assurer une charge plus importante, et que les corvées ont tendance à être systématiquement effectuées par l’un ou l’autre : maman fait la cuisine et la lessive quand papa sort les poubelles, tond la pelouse et conduit la voiture. Si le partage des tâches s’établit équitablement au sein du couple, il y a fort à parier que les garçons reproduiront naturellement ce schéma une fois devenus adultes.

Egalité femmes-hommes Egalité des genres
« Les hommes bien respectent l’égalité femmes-hommes ». Manifestation à Los Angeles en 2017

Selon une étude de l’université du Michigan, les jeunes filles américaines âgées de 10 à 17 ans consacrent en moyenne 2h de plus que les garçons aux tâches ménagères chaque semaine, et ces derniers ont 15% de chances supplémentaires d’être rémunérés pour les effectuer ! Pour lutter contre ce déséquilibre qui s’enracine dès l’enfance, faisons en sorte de solliciter indistinctement filles et garçons pour les différentes corvées de la maison, et préparons ces derniers à devenir autonomes dès leur plus jeune âge : faire son lit, mettre son linge au sale, dresser la table, puis plus tard aider à préparer le repas, faire la lessive… Cela renforce leur sens des responsabilités et leur estime d’eux-mêmes.

Lutte contre les stéréotypes de genre : l’importance des modèles

Si les parents sont les premiers modèles, il est tout aussi important que les enfants aient autour d’eux des exemples de figures inspirantes pour les accompagner sur la voie de l’égalité des genres. Par modèle on entend des hommes et femmes de leur entourage bien entendu, mais aussi des personnages historiques ou de fiction, dans les livres ou à la télévision par exemple.

C’est le rôle des parents de contrôler les images ou les récits qu’ils présentent à leurs enfants et d’en faire une lecture critique. Le personnage principal est-il une fille ou un garçon ? Quelle est la place respective de chacun ? Quels termes sont employés pour les décrire ? Qui exerce le pouvoir ou l’autorité ? Comment sont décrites les relations entre filles et garçons ?

Fuyons le stéréotype du prince charmant sur son destrier lancé à la rescousse de la demoiselle en détresse. A Cendrillon, Blanche-Neige et Aurore, préférons Rebelle ou Vaïana, des héroïnes fortes et indépendantes qui n’attendent pas qu’un homme vienne les sauver. Et lorsque notre enfant ramène un livre bourré de clichés de la bibliothèque, profitons-en pour ouvrir la discussion en l’interrogeant sur les images et les termes employés.

Modèles pour éducation non genrée
Cendrillon, une représentation passéiste des relations femmes-hommes

Les récits de femmes ne sont pas réservés aux petites-filles, bien au contraire. Lors d’une rencontre avec Pénélope Bagieu, autrice de l’excellente bande-dessinée Les culottées, cette dernière a raconté voir des petits garçons en dédicace qui lui confiaient vouloir devenir « badass » (durs à cuire) comme ses héroïnes ! Que des garçons s’identifient à des femmes constitue un très bel exemple de réussite en matière de lutte contre les stéréotypes de genre.

Comme l’explique Aurélia Blanc dans son ouvrage, élever nos garçons dans une optique antisexiste ne revient pas non plus à interdire tout ce qui n’est pas raccord avec nos valeurs. Ce n’est pas les empêcher de faire du foot pour les contraindre à jouer à la poupée, mais leur permettre de faire les deux s’ils le souhaitent. Ce n’est pas non plus nier leur identité de petit garçon. L’objectif est de permettre à nos enfants d’être vraiment libres, de développer leur singularité, cultiver de multiples passions et avoir des goûts éclectiques. D’élargir leur horizon pour leur ouvrir le champ des possibles.


La féministe américaine Gloria Steinem a déclaré « Je me réjouis que nous commencions à donner à nos filles la même éducation qu’à nos garçons, mais cela ne fonctionnera pas tant que nous n’éduquerons pas nos fils comme nos filles ». Comme elle, j’ai la conviction que nous ne changerons pas la condition des femmes sans changer celle des hommes. Donner une éducation antisexiste à nos garçons, c’est leur permettre de grandir et de s’épanouir librement, hors des injonctions à la virilité et des stéréotypes de genre qui réduisent leurs horizons. C’est semer des graines, et leur donner la possibilité de les faire germer. C’est faire éclore une génération de garçons responsables et impliqués qui auront le pouvoir de mettre fin aux inégalités.

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3 réflexions au sujet de « Education : comment conjuguer le féminisme au masculin ? »

  1. H

    Merci pour cet article je viens d’avoir un enfant un garçon et je me suis posé toutes ces questions sans avoir pu répondre à toutes ces réflexions intenses . Mon fils est petit et il est difficile de se projeter encore. Je viendrai relire cet article de temps en temps pour me rafraîchir la mémoire 🙂

  2. Ping : Insoutenable paradis : Comment devenir écolo sans tout sacrifier ? – Chemins de traverse

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