Rewilding : Peut-on réensauvager l’Europe ?

Rewilding Réensauvager l'Europe

Face au recul des espaces sauvages et à l’érosion de la biodiversité, le rewilding ou réensauvagement prône la réintroduction d’espèces disparues pour restaurer les écosystèmes. Quels sont les principes de cette nouvelle approche de la conservation de la nature ? Comment cette vision peut-elle être mise en œuvre sur un continent aussi densément peuplé et urbanisé que le nôtre ? Peut-on réensauvager l’Europe ? Eléments de réponse.

Une nature menacée

Disparition des zones sauvages

Selon une étude de l’université du Queensland (Australie) publiée dans la revue Nature, 3,3 millions de km2 de terres et d’océans – soit la superficie de l’Inde – ont perdu leur caractère sauvage entre 1993 et 2009. Les espaces sauvages ne représentent plus que 23 % de la surface terrestre hors Atlantique, contre 85 % il y a un siècle. Les causes de cette érosion sont d’origine humaine : étalement urbain, déforestation, surexploitation des terres agricoles… 70 % de ces zones (hors Antarctique) sont concentrées dans cinq pays : la Russie, le Canada, l’Australie, les Etats-Unis et le Brésil.

Déclin biodiversité terres sauvages
Les espaces sauvages se réduisent considérablement © Nature

Erosion de la biodiversité

La disparition de ces zones sauvages a des effets irrémédiables sur la biodiversité. Nous serions entrés dans la sixième extinction de masse, la cinquième ayant mis fin au règne des dinosaures, il y a 65 millions d’années.

Près de 60 % des animaux sauvages ont déjà disparu depuis 40 ans. Une étude publiée le 1er juin 2020 dans Proceedings of the National Academy of Sciences alerte sur l’accélération de ce mécanisme d’extinction. Plus de 500 espèces de vertébrés seraient sur le point de disparaître car leur population ne dépasse pas 1 000 individus. Près de 400 autres ne comptent plus que 1 000 à 5 000 individus et sont elles aussi menacées en raison d’un effet de « cascade ». « Les espèces sont reliées dans les écosystèmes, et, à mesure qu’elles disparaissent, les espèces avec lesquelles elles interagissent ont de fortes chances de disparaître à leur tour » expliquent les scientifiques.

Des programmes de conservation pas assez ambitieux

Les programmes de conservation mis en place en Europe ont permis de restaurer partiellement cette biodiversité, notamment en ce qui concerne la « mégafaune », c’est à dire les espèces de grande taille. C’est ce qu’explique Vincent Perazio dans son passionnant documentaire « L’Europe à la reconquête de la biodiversité » disponible sur Arte. 17 000 ours vivent aujourd’hui dans 22 pays, et il y a désormais deux fois plus de loups en Europe qu’aux Etats-Unis. Si la faune sauvage est un peu plus présente sur nos territoires, cela reste toutefois à des niveaux extrêmement faibles par rapport au passé.

Bande annonce du documentaire d’Arte sur le rewilding : « L’Europe à la reconquête de la biodiversité »

Le rewilding au secours de la biodiversité

Restaurer l’équilibre des écosystèmes

C’est pour accélérer le retour de ces espèces qu’une nouvelle vision de la conservation de la nature a émergé. Le rewilding ou « réensauvagement » vise à restaurer des écosystèmes menacés via la réintroduction de grands mammifères sauvages disparus. Ces derniers, désignés sous le terme de « mégafaune » constituent de véritables ingénieurs des paysages. Placés au sommet de la chaîne alimentaire, ils jouent un rôle prépondérant pour la biodiversité en accélérant les cycles biologiques et biochimiques. Privés de mégafaune, les écosystèmes se retrouvent déséquilibrés.

Recréer des zones sauvages en y implantant des espèces, rien de naturel là-dedans me direz-vous. Il est vrai que le phénomène est à l’origine artificiel, puisqu’impulsé par l’homme, mais l’objectif final demeure bien le libre épanouissement de la vie sauvage, sans intervention humaine. Ce paradigme écologique part du présupposé que la nature n’a pas besoin de la main de l’homme et qu’elle s’autogèrera d’elle-même. Pour reprendre les termes de François Sarrazin, professeur d’écologie à la Sorbonne : « La libre évolution, c’est redonner de la liberté de fonctionner et d’évoluer au monde vivant, sans vouloir tout maîtriser, sans lui imposer une trajectoire ».

Yellowstone, un modèle de réensauvagement

L’exemple de Yellowstone fait à ce titre figure de cas d’école. Tout commence au milieu des années 90 lorsque 30 loups gris sont réintroduits dans le parc du Wyoming, plus de 70 ans après leur disparition. Débarrassés des prédateurs, les grands cervidés, à commencer par le wapiti, s’étaient multipliés et exerçaient une pression très forte sur la végétation. Le retour des loups a permis de réguler leur population, mais il a également modifié leur comportement.

Face à ces nouveaux prédateurs, les grands cervidés se sont en effet mis à éviter les vallées et les canyons où ils étaient davantage en danger. La limitation du surpâturage a permis la régénération d’espèces végétales telles que les saules et les trembles, entraînant une augmentation du nombre d’espèces d’oiseaux. La restauration des berges érodées a favorisé le retour des castors, et par extension des loutres, canards, rats musqués, batraciens et autres reptiles dépendant des milieux aquatiques. Les loups ont fait chuter le nombre de coyotes, devenu trop important pour l’écosystème du parc. Cela a entraîné une augmentation des populations de souris et de lapins, permettant aux renards, rapaces mais aussi belettes ou blaireaux de revenir en nombre.

Capture d’écran du documentaire « L’Europe à la reconquête de la biodiversité » disponible sur Arte

L’exemple de Yellowstone illustre le phénomène de cascade trophique : la relation prédateurs/proies au sommet de la chaîne alimentaire a de multiples répercussions, aussi bien sur les autres espèces animales que sur la végétation.

Le rewilding pour réensauvager l’Europe ?

Des programmes de réensauvagement qui se multiplient

Si les initiatives sont plus limitées en Europe, principalement en raison de la différence d’échelle et du manque d’espace, elles se multiplient néanmoins sous l’effet d’un changement de paradigme.

Réintroduction des bisons en Roumanie avec Rewilding Europe

Fondée aux Pays-Bas en 2011, l’ONG Rewilding Europe est à la tête de plusieurs programmes de réintroduction. Elle soutient huit zones pilotes sur 40 000 hectares et a labellisé 68 autres initiatives sur 6 millions d’hectares.

Elle s’est notamment associée au WWF pour réimplanter des bisons en Roumanie. Disparu à l’état sauvage en 1927, le bison est une espèce dite « clé de voûte » qui façonne les paysages et favorise la biodiversité végétale. Les premiers spécimens ont été relâchés dans les Carpates en 2014, suivis d’un second troupeau l’année suivante. L’ONG vise un cheptel de 300 têtes à horizon 2024. L’enjeu n’est pas seulement de réintroduire à l’état sauvage le plus grand mammifère terrestre d’Europe, mais également de restaurer l’écosystème : en se nourrissant de pâturage, le bison maintient les prés ouverts et favorise ainsi la présence des insectes, fleurs et reptiles.

Aux Pays-Bas, le rewilding modèle une zone humide

L’expérience menée aux Pays-Bas dans le polder d’Oostvaardersplassen est un autre exemple européen de réensauvagement réussi. Cette zone humide était envahie par la végétation. Des chevaux, vaches, cerfs ont été réintroduits pour remplacer les aurochs, bisons, chevaux tarpans et élans qui peuplaient autrefois la zone. Complémentaires, ces espèces structurent la flore et limitent son expansion, permettant ainsi aux insectes et oiseaux de repeupler l’espace. L’expérience a montré que les herbivores étaient de véritables architectes du territoire, influençant les dynamiques à l’œuvre dans le marais et dirigeant l’évolution végétale.

La réserve de Faia Brava au Portugal, un exemple de rewilding © Juan Carlos Muñoz / Rewilding Europe

Portugal : Faia Brava, l’une des plus ambitieuses expériences de réensauvagement menées en Europe

Située dans la vallée du Côa au Portugal, la réserve de Faia Brava s’étend sur près de 1 000 hectares. Ce sanctuaire a vu le jour au début des années 2000 sur d’anciennes parcelles agricoles recouvertes de jeunes forêts et de garrigues. Il accueille notamment des garranos, chevaux sauvages de la péninsule ibérique, et des vaches maronesa choisies pour leur robustesse afin de faciliter le processus de dédomestication, ou retour à l’état sauvage. Les grands herbivores jouent un rôle-clé dans la vallée : en débroussaillant la végétation, ils contribuent à reconstituer des prairies qui sont non seulement un habitat propice pour tout un tas d’espèces, mais qui font aussi office de coupe-feu pour lutter contre la propagation des incendies, problème majeur au Portugal.

La suite du projet ? Créer quatre autres sanctuaires du même type pour doubler les espaces « réensauvagés ». À terme, l’objectif est d’établir un « corridor de vie sauvage » tout le long du fleuve Côa afin que l’influence de ces zones-refuges s’étende sur un territoire de près de 120 000 hectares.


« Avec le réensauvagement, le travail est plus lent, les interventions plus fines, mais nos ambitions sont totalement décuplées. Avant, nous luttions seulement pour la survie d’un écosystème, pour éviter son déclin, désormais nous aspirons à le restaurer entièrement, et à laisser la vie prospérer ».
Carlos Pacheco, biologiste et membre de l’Association Transumância e Natureza (ATN),

fondatrice de la réserve.

En France, l’Aspas œuvre au retour de la nature sauvage

En France, l’Aspas (Association pour la Protection des animaux sauvages) acquiert des terrains pour les transformer en « Réserves de vie sauvage« , des « îlots de quiétude où la nature laissée en libre évolution reprend ses droits« . Inaugurée en 2012 dans la Drôme, la réserve du Grand Barry fait figure de pionnière du réensauvagement. Si l’instauration de ces réserves ne s’accompagne pas de réintroduction d’espèces, plusieurs d’entre elles ont néanmoins fait leur retour naturellement comme le chamois, le blaireau ou l’aigle royal. Depuis, quatre autres sanctuaires ont vu le jour dans les Côtes d’Armor, l’Hérault et la Drôme.

De nombreux freins à lever

Si les projets de rewilding se multiplient, ils ne sont toutefois pas sans soulever de nombreuses questions et objections, et l’on peut s’interroger sur la possibilité de transposer ce modèle en Europe.

L’Europe, un continent densément peuplé et urbanisé

Le premier frein est de nature géographique : il n’existe plus de zone véritablement sauvage en Europe, mis à part peut-être dans la partie la plus septentrionale de la Scandinavie. Un quart du territoire européen se trouve à 500 mètres d’une route, la moitié à 1,5 kilomètre, et le reste à moins de 9 kilomètres. Agriculture, urbanisation… l’homme est partout. Les projets de rewilding concernent donc des zones beaucoup plus petites, avec des effets forcément plus limités. À titre d’exemple, des loups ont été réintroduits dans une forêt polonaise, sur un territoire 85 fois plus petit qu’à Yellowstone !

Une difficile cohabitation entre l’homme et l’animal

Le phénomène de déprise agricole qui risque de s’intensifier en Europe pourrait constituer une piste. Entre 5 et 15 % des terres agricoles, soit une superficie pouvant atteindre 300 000 km2 (l’équivalent de l’Italie) pourraient être laissées à l’abandon dans les décennies à venir. Dès lors, ne pourrait-on pas envisager de les transformer en zones protégées, associées à des activités d’écotourisme afin de générer des revenus pour les populations rurales ? Si des exemples existent – c’est le cas de la réserve de Faia Brava évoquée plus haut – ces projets restent difficiles à mettre en place car ils requièrent le soutien des populations locales, or celles-ci ne voient pas toujours d’un très bon œil l’arrivée d’espèces dans des zones où elles ont totalement disparu. Il suffit d’observer les problématiques engendrées par le retour des ours et des loups dans l’Hexagone pour comprendre combien la cohabitation entre l’homme et l’animal peut être difficile.

Modifier notre vision de la conservation des espèces

L’un des principaux freins au rewilding tient à notre rapport à la conservation des espèces. Le réensauvagement va à l’encontre du schéma qui veut que l’homme ait la main mise sur tout et que les terres soient gérées et contrôlées. Comme l’explique Franck Schepers, directeur de l’ONG Rewilding Europe, nous sommes le seul continent où l’on associe conservation et paysages contrôlés, façonnés, maîtrisés. On « cultive » la biodiversité, on « jardine » la nature. On a oublié ce que pouvait être l’Europe sauvage. En France, l’activité humaine est présente dans la quasi-totalité des aires protégées, que ce soit via les coupes de bois, le pastoralisme, voire même la chasse ou la pêche avec l’idée d’une nécessaire régulation des espèces. Il est donc inconcevable pour beaucoup de « mettre la nature sous cloche » et de la laisser s’autogérer.

Nouvelle approche de la conservation de la nature, le rewilding promeut la réintroduction d’espèces disparues pour restaurer les écosystèmes. En prônant la non-intervention humaine, il nous impose non seulement de remettre en question des paysages et des pratiques qui façonnent l’Europe depuis des siècles, mais il nous pousse également à interroger notre rapport à la nature et notre propre place au sein de cet écosystème.

Vous avez aimé cet article ? N’hésitez-pas à le partager sur les réseaux sociaux !




Laisser un commentaire